« J’agirai en tant que représentant du peuple allemand tout entier et non en tant que président d’un parti  »

Friedrich Ebert (* 04/02/1872 – 28/02/1925), cet engagement à la neutralité politique, fait le 11 févier 1919, après son élection à la présidence du Reich, avant l’ Assemblée nationale de Weimar, a exprimé le Leitmotiv de son mode de politique à la tête de la première république allemande. Ebert, dont la carrière au sein du parti a été caractérisée par un réformisme pragmatique, ne s’est pas distingué en tant que penseur de la social-démocratie, mais plutôt comme un homme de responsabilité et de volonté créatrice. Toutefois dans son discours de remerciement le président du Parti social – démocrate allemand (SPD), l’a aussi montré clairement qu’il se sentait engagé aux intérêts du mouvement travailliste :

« Mais j’ avoue aussi que je suis un fils de la classe ouvrière, élevé dans le milieu des idées socialistes et que je ne veux jamais trahir ni mes origines ni mes convictions. »

Pris entre les intérêts de l’ État et la discipline du parti pendant six ans Ebert était à la tête d’une République pour laquelle beaucoup ne ressentait aucune raison d’aimer .

Une vie consacrée à la social-démocratie

Né Heidelberg en 1871 l’année de la fondation de l’Empire, septième d’une fratrie de neuf enfants, fils d’un maître tailleur et de sa femme, Ebert a connu une enfance et une jeunesse typique dans la maison d’un artisan. Après l’école primaire et un apprentissage en tant que tapissier, il est devenu compagnon en 1889, au cours de laquelle il s’est engagé dans un mouvement social – démocrate sous la pression de l’Etat et de la société. Après 14 ans passés à Brême, où il a fait ses preuves en tant qu’ ouvrier du parti, et grâce à son engagement, son éloquence et son talent organisationnel, sans parler de ce qu’il a pu apprendre en autodidacte sur la politique sociale et le droit social, il s’est hissé au poste de fonctionnaire du principal parti régional. En 1905, il est devenu membre du bureau du SPD et, en 1913, un des deux présidents de parti.

Pour ce pragmatiste qui reprochait à l’escalade des débats théoriques au sein du SPD de ne pas être pertinent , l’important était toujours d’accroître le poids politique du parti afin d’arracher des réformes au statut de classe impériale .La politique « trêve de partie » (connue en allemand comme burgfriedenpolitik – littéralement « politique de paix du château ») qu’ Ebert a poursuivi jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale en est un cas d’espèce. Pour lui, ce n’était pas un revirement, mais un jalon sur le chemin de l’objectif ultime, à savoir l’intégration du SPD dans le pays et la réforme de l’État dans une démocratie. Cependant, cette politique de cessez-le-feu a conduit à la sécession de l’USPD en 1917 qu’Ebert avait essayé d’empêcher jusqu’à la dernière minute car l’unité de son parti était de la plus haute importance.

En octobre 1918, alors que l’Empire était à l’agonie, Ebert força le SPD, face à une opposition interne, à rejoindre le premier gouvernement fondé sur des bases parlementaires. Il était son « devoir de damné » de « foncer dans la brèche ». Cela reflétait une identification avec le sort de l’Empire, qui s’était encore renforcé au cours de la guerre, combiné à une éthique de responsabilité allant au-delà du parti. Ces deux éléments devaient façonner les actions d’Ebert en politique nationale après le 9 novembre 1918.

Pionnier de la République

Friedrich Ebert a pris plus d’envergure au cours de la Première Guerre mondiale pour devenir un homme politique qui a même été respecté par tous les partis et une figure clé de l’Empire, qui avait été affaibli par une guerre totale et la révolution. Abasourdi par l’effondrement brusque de l’armée, il a assumé la responsabilité dans une situation apparemment désespérée lorsque le 9 novembre 1918 , le dernier chancelier du Reich de l’Empire, le Prince Max von Baden lui a passé le poste de chancelier. L’objectif était clair « la démocratie est une nécessité de la vie pour les gens riches tout comme pour les gens ordinaires. ». Cela a également guidé Ebert en tant que membre principal du gouvernement révolutionnaire de six personnes formé par le SPD et le l’USPD le lendemain. Il se trouvait lui – même dans l’ une des situations les plus complexes de l’ histoire moderne de l’Allemagne, et a dû effacer l’héritage de l’Empire et les conséquences de la guerre perdue, tout en assurant une transition en douceur vers un état de droit démocratique. C’est grâce aux efforts et aux capacités d’Ebert et du gouvernement révolutionnaire que les chaos ont été évités malgré les circonstances difficiles. Dès février 1919, un parlement du Reich put commencer à travailler. Par crainte des bouleversements révolutionnaires, des compromis fondamentaux ont été effectués que les contemporains et les historiens ultérieurs ont considérés comme trop ambitieux.

Cependant, quiconque croyait que la République ne pourrait survivre que si le gouffre social entre le parti « loyal envers l’empire », d’un côté, et le « citoyen sans patrie » social-démocrate , de l’autre, était comblé et qu’en plus toute personne qui a la volonté des électeurs comme baromètre d’une action politique n’ avait d’autre choix que d’orienter plus ou moins la course réputée nécessaire par Ebert dans les trois mois révolutionnaires en 1918/1919. Ils ont continué à être ses repères lorsqu’il est devenu président du Reich.

A la tête de la République

Contrairement aux intentions des pères de la constitution qui cherchaient à établir un président fort comme contrepoids au Parlement et au cabinet, Ebert ne se voyait pas l’opposé exact, mais toujours dans le cadre du gouvernement du Reich. Pour lui, l’unité du gouvernement était inscrite dans la pierre. Visant un consensus en tout temps, il a vu son rôle comme gardien de la constitution. À cette fin, il a utilisé pleinement les droits constitutionnels de président et a fait du plus haut bureau de l’Etat une institution forte du système politique de la République. En plus de cela, il avait un sens profond du devoir qui l’alourdissait d’autant plus que d’autres, parfois de façon très cavalière, se déchargeaient du fardeau de la charge. Lorsqu’il a déclaré devant des collègues du parti, en 1922, que les sociaux- démocrates avaient appris à « défendre leur position » là où on les avait intimés, c’était également ce qu’il exigeait des autres.

Toutes les actions ont donc contribué à préserver la visibilité de la République. C’est pourquoi, il a essayé de faire comprendre aux gens que le compromis entre les groupes d’intérêt était un élément indispensable dans une démocratie parlementaire. Ila considérait qu’on pouvait surmonter les obstacles idéologique et politique entre partis et demandait toujours à ce que les objectifs tactiques des partis soient subordonnés au bien de l’État – formulé abstraitement. Ebert a toujours insisté pour une large majorité du gouvernement. Cependant, cela a été contrecarré par la segmentation en une pléthore de partis incapables de voir au-delà de leurs propres milieux. Les mesures d’ Ebert rencontraient parfois des oppositions au sein de la SPD également. Même le cordon de protection que les dirigeants du SPD ont érigé lors de la conférence du parti en 1924 – ils ne permettaient même pas à des motions visant l’exclusion du SPD de l’ancien président Ebert, n’ont pas pu l’occulter / cacher. Ce n’est que lorsque les ennemis de la démocratie, dans leur haine aveugle de la République, ont tenté de faire taire la personnalité du président, en tant que président du nouvel ordre, par une perfide campagne de diffamation, qu’Ebert et son parti ont enterré la hache de guerre.

La démocratie comme mission de vie

Friedrich Ebert est décédé le 28 février 1925. Cela a mis fin au voyage d’un homme politique qui avait fait de la démocratie et de la justice sociale les objectifs de sa vie. De plus, grâce à sa politique qui, certes, n’était pas sans erreurs ni erreurs de jugement, la République de Weimar s’est retrouvée au moment de sa mort dans une période de stabilité relative après des années de crise. Le président du Reich avait largement fait ce qui en son pouvoir de faire raisonnablement dans une république divisée sans repos, sans cesse en proie à des problèmes externes et des inégalités sociales, compte tenu de son engagement fidèle à l’idéal démocratique. Il s’efforçait sans relâche de parvenir à un consensus et à un équilibre, et avec son appel au compromis, Ebert était en avance sur son temps, mais il a été épuisé par les partis – y compris son propre parti – de sorte que pendant la période Wilhemine il a été tenu à l’écart du pouvoir politique. La persévérance et le sens de la responsabilité ont caractérisé le premier président du Reich et ont fait de lui le prototype d’un homme politique moderne. Contrairement à la plupart des hommes politiques de la première République, il a réussi à passer d’un homme politique partisan à un homme d’ État. Contrairement à un chef de parti guidé en toutes choses par la plateforme du parti, un homme d’ État – selon Gustav Radbruch dès 1923 – doit avoir la possibilité de larguer un principe si l’idée de cet état l’ exige ». Ebert a très bien agi conformément à cette description donnée par le grand expert en droit constitutionnel social-démocrate .

La contribution d’ Ebert en tant que Vordenker n’est donc pas une question de réalisations théoriques, mais plutôt son œuvre pratique hautement responsable, comme premier social – démocrate à diriger l’Allemagne. Avec le premier président du Reich, la République de Weimar a perdu son champion et l’un de ses piliers. Bien que ses réalisations aient été et continuent d’être critiquées par beaucoup, Friedrich Ebert, en tant que fondateur et garant de la première République, non seulement tient sa place au premier rang de l’histoire politique de la République Fédérale d’Allemagne, mais figure également en tant que premier homme d’État du mouvement travailliste dans la galerie de portraits ancestraux des grands sociaux-démocrates allemands.

Mühlhausen, Walter (2015): Friedrich Ebert. First Statement of the Labour Movement; in: Christian Krell (Hg.): Vordenkerinnen und Vordenker der Sozialen Demokratie. 49 Porträts, Dietz Verlag, Bonn.
Traduction de l’anglais: Christiane Randriamampionona